11 AUGUST 1939, Page 14

CLASSIQUES MODERNES

1D'un correspondant parisienj

DANS son ensemble la saison theatrale 1938-39 n'aura pas ete mauvaise. Nous l'envisageons evidemment du point de vue du public, car les directeurs ne cessent de se plaindre de charges fiscales qu'ils qualifient d'ecrasantes. Nous avons eu quelques pieces marquantes ; les unes pleines d'ardeur juvenile, les autres volontairement outrancieres. Ajoutez-y plusieurs reprises et vous aurez un bilan honorable, superieur semble-t-i1

celui de Vann& precedente.

Les reprises comportaient une proportion appreciable d'ceuvres classiques, presentees "a la modeme." Ces presenta- tions ont fait couler beaucoup d'encre, si bien que in discus- sion n'est pas encore close. Peut-on renouveler les classiques? Doit-on les renouveler? Comment les renouveler? Autant de questions, autant de controverses. Car quiconque lit une piece en concoit la mise-en-scene a sa fawn. Chacun voit l'action se derouler selon sa propre comprehension des idees de l'auteur. Et souvent le lecteur, devenu spectateur, se trouve &route lorsqu'il voit rceuvre a is scene. C'est dans l'ordre des choses. Autant d'individus, autant d'interpretations. Au theatre c'est celle du metteur-en-scene qui nous est imposee. En retour nous achetons, en entrant, le droit de la critiquer.

Quant aux classiques, nous sorrunes en pleine periode d'evolution. Pendant bien des annees, la tradition en avait regle la presentation. On semblait vouloir se bomer, par- ticulierement pour les tragedies, a perpetuer le jeu d'etoiles disparues. Ces traditions surannees avaient contribue a etablir des conventions solennelles, accompagnees de pompe declama- toire, qui momifiaient meme les chefs-d'ceuvre. On en etait arrive au point oil le svectateur se rendait aux spectacles classiques presque par devoir ; plus d'un s'y assoupissait au ronron monotone de vers &bites sans chaleur. Pour l'ecolier la matinee classique etait devenue un veritable pensum.

La renovation de la scene classique s'imposait. Jacques Copeau s'attelait a la tfiche des 1913 au Theatre du Vieux- Colombier. Anime du feu sacre, ii mettait les textes en relief et recherchait la vie dans le jeu. Ii trouvait sa seve dans Shakespeare et Moliere avant d'aborder les contemporains. Copeau fit souche et notre theatre aujourd'hui porte encore son empreinte. Mais ses disciples et ses successeurs voulurent, eux aussi, faire ceuvre individuelle et innover a leur tour. S'ils creusaient les tortes, c'etait parfois uniquement pour en tirer des effets de mise-en-scene, d'eclairage ou de decor. D'autre part, un nouveau facteur entrait en ligne avec le developpement rapide du cinema. La concurrence etait rude et bientot le scenario envahissait le theatre.

Ainsi voit-on des pieces modemes s'inspirer directement de la technique cinematographique. On ne saurait s'en plaindre quand elks sont bonnes. Cenains auteurs ont mane &coupe en tranches des romans celebres pour les porter a la scene. C'est plus critiquable. Nul n'a encore ose nous presenter Phedre ou le Cid en nombreux tableaux, avec intermedes devant le rideau. Cela viendra peut-etre, puisque pour cletturer la saison nous avons eu un Britannicus transpose sur le plan nazi, avec adjonction d'un prologue mime. Auparavant on nous avait donne Athalie entrelardee de musique et nous avions vu tine chaise a porteurs apparaitre dans le Misanthrope.

Certes, il faut faire la part des choses. D'abord toute re- cherche est louable. Wine Si elle conduit a l'ichec cela vaut mieux que de s'encrouter dans la routine. Ensuite ii faut reconnaitre que, grace a l'attrait de decors ingenieux, de costumes somptueux et de jeux de scene nouveaux, on arrive attirer vers les classiques de nombreux spectateurs qui sans cela continueraient de les ignorer. Devant cc resultat on peut beaucoup pardonner, dans l'espoir que ces spectateurs arriveront a aimer les classiques pour eux-memes. Neanmoins toutes ces innovations donnent a reflechir, car elles ne sont pas sans dangers. Ainsi on ne gagnerait guere a remplacer une convention par une autre. Oü serait le progres si la nouvelle ne servait pas le texte mieux que l'ancienne? D'autre part, 'Importance du metteur-en-scene, du decorateur, du costumier, due machiniste, de l'electricien s'accroit generalement au detriment de celle de l'acteur, sinon de l'auteur. L'essence du theatre classique, c'est le jeu et la diction. Le triomphe de l'art, c'est d'emouvoir devant une simple toile de fond.

Sans etre reactionnaire et tout en appreciant la nouveaute, nous nous melons un peu des classiques trop modemes. Nous craignons toujours que le fond ne sombre sous la forme.